Jeunesse de 68 : "Sous les pavés...la plage", Jeunesse de 2010 : "Sur les pavés...la rage"

mai 68Deux révoltes aux motivations bien différentes :

En mai 68, nous refusions résolument d'entrer comme nos parents dans la société bien- pensante, matérialiste et sans fantaisie des " trente glorieuses "…
En octobre 2010, les jeunes frappent désespérément à la porte de notre société pour pouvoir simplement y trouver une place. Même très jeunes, beaucoup ressentent confusément la précarité et l'incertitude des temps qui viennent, et nombre d'entre-eux ont déjà  vécu une expérience de chômage du père ou de la mère..alors ils défilent, décidés et sérieux, sans réelle envie de fête, souvent soutenus par les familles.

 

La jeunesse de mai 68 remontait le quartier Latin, rejetant la société traditionnelle, celle de la voiture de papa qu'elle allait renverser, celle de l' ORTF, des études traditionnelles qui permettraient peu ou prou de s'enrichir..Les cheveux étaient longs sur les têtes et dans les  têtes, il était question de tout repenser, de refuser la rentabilité et le matérialisme des aînés..mais, disons-le, sans vrai risque du lendemain à cette époque..l'aspiration première était d'abord à rêver et à réinventer.
Octobre 2010.. la voiture incendiée est d'abord un feu de détresse allumé, un appel au secours d'une jeunesse désorientée, parfois en urgence, qui, à l'inverse de celle de 68, cogne aux portes de notre société pour pouvoir y entrer décemment.

 

Si la génération de 68 a fait, avec raison, voler par dessus les pavés le carcan des idées reçues, des traditions surannées et de la censure des " bonnes moeurs " , si elle a pu garder cet esprit, ce souffle d'originalité et de créativité qu'elle a su inventer, elle a eu aussi les moyens matériels du moment de se cultiver, d'accéder à des emplois stables, de bénéficier d'un certain " modèle social français ", de se distraire, de se reposer et au final de se " ré-embourgeoiser " en vivant parfois au dessus de ses moyens. Ceci a contribué, avec l'aval des dirigeants imprévoyants et complaisants qui se sont succédés, à accumuler aussi peu à peu l'immense dette à rembourser que nous laissons pour seul héritage à nos enfants qui manifestent dans le sillage des syndicats et des partis politiques en cet automne 2010.

 

En 68, ce sont d'abord les étudiants qui initient et organisent en premier leur propre " révolution ". Le monde du travail, les syndicats et les politiques emboîteront très vite le pas et permettront de généraliser la révolte..pour finir par encadrer puis freiner l'ardeur d'une jeunesse mal comprise par les ouvriers, sous l'impulsion d'un parti communiste encore stalinien à l'époque.
En 2010, à l'inverse, c'est le monde du travail qui lance la défense de ses acquis sociaux et de sa retraite face à un pouvoir méprisant et autiste qui manie de la main droite la louche à caviar pour ses proches et de l'autre le rabot pour les classes moyennes et les plus défavorisées.
La jeunesse entre à la suite dans le mouvement en comprenant qu'elle représente peut être l'un des maillons les plus vulnérables de la chaîne.. Pour elle, retarder l'âge de départ à la retraite des salariés risque de raréfier encore plus les offres d'emploi qu'elle est en droit d'attendre, or le chômage des jeunes est actuellement au plus haut et la crise économique ne fait qu'obscurcir pour l'instant l'horizon.

Ne nous y trompons pas, les lycéens et les étudiants qui manifestent aujourd'hui ressentent de plus en plus la précarité d'un avenir qu'ils ne savent pas comment s'offrir, dans une société où, pour eux, poursuivre des études déterminantes pour leur carrière, se loger, se soigner, se marier même.., élever des enfants et s'assurer d'une retraite décente demandera de plus en plus de moyens et d'investissements personnels, tout en supportant de surcroît le poids considérable du remboursement incontournable de notre dette publique dans les années à venir...

 

La jeunesse de 68 n'était pas ainsi aux abois..elle avait soif d'idéal et de liberté mais les " plages " qu'elle espérait restaient accessibles..
Aujourd'hui, les " apéros géants " des rassemblements de ceux qui s'interrogent sur leur avenir commun ont un goût plus amer que les " sit-in " des soirées de printemps devant la Sorbonne !

 

Les jeunes manifestants d'octobre 2010 ne défilent pas en nombre sans raison profonde, ils ont d'abord une intelligence collective, ils se sentent pour l'heure orphelins de l'avenir et l'arrogance d'un Pouvoir qui leur répond simplement qu'ils n'ont ni âge ni raisons de manifester est tout à fait condamnable..

Sachons enfin les écouter !..


Francis J. PONT

25 octobre 2010

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